[Millou:] LA GREVE DES MARINS GRECS SERA-T-ELLE RECONDUITE???

Elina, Vangelis, Elsa, Eva. And the usual dumbass
Elina, Vangelis, Elsa, Eva. And the usual dumbass

Question qui vous intéresse, lecteurs, la plupart d'entre vous du moins, modérément. Mais comprenez-moi.

Je suis prisonnier de l'Île du Printemps. La Crète - Kriti - ou il n'a pas fait moins de 15°Crètcius ces deux semaines magnifiques, où il ne pleut que les jours de flemme, où tout le monde conduit avec une adorable maladresse, où la montagne est fleurie de petites chèvres et de petites églises, où les oranges et les clémentines poussent sur les arbres, où le rakomelo coule a flots sirupeux.

N'empêche que, comme dans le reste du pays, les marins qui marinaient dans l'attente de leurs salaires sont entrés en ébullition et ont décidé de couper les ponts pour faire voir qu'ils rigolent pas.

On va me demander, pourquoi je voudrais quitter la Crète. On va peut-être aussi me demander, qu'est-ce que je fais en Crète. On va me poser toutes sortes de questions, et je me sens soudain un peu submergé!

Les dernières nouvelles officielles, qui malgré mon hibernation postale, ne sont pas les dernières que la plupart d'entre vous ont reçu, me situaient à Patra, où je considérais assez patiemment la route d'Athènes. La vieille route, comme il se doit, puisqu'il y a entre Patra et Athènes une autoroute à péage et juste à côté, la même chose mais sans péages. Les gens ne sont peut-être pas bien renseignés parce qu'ils prennent presque tous la route avec les péages.

Problème, je risquais fort d'arriver à Athènes la veille ou le jour de Noël. Et donc? Eh bien rares sont les couchsurfers qui déplient leur clic-clac à Noël. Il semble entendu que ces vacances-là appellent, mettons, le vin chaud, le plaid et la famille au coin du feu, avec une tasse de vin chaud. C'est pas fait pour laisser entrer des courants d'air chevelus qui sentent la grande route. Même les plus incorrigibles hospitaliers ont tendance à s'accorder une trêve, et ce souvent pour la bonne raison que ces deux trois-jours là, au moins, ils ne sont pas chez eux.

Aha. Mais à ma requête ouverte, dont je n'espérais plus rien, un individu au sobriquet chelou et au profil tout vide répond et m'invite chez lui, si je veux bien seulement... Me créer un profil sur Bewelcome.org. C'est Nico, un personnage comme on n'en fait plus, et sa chouette copine chilienne Natalia (dont je m'empresse de mutiler la cafetière italienne). Il m'explique que face aux derniers développements mercantilistes de CouchSurfing il a non seulement déménagé chez BeWelcome, mais qu'il crée en outre de faux profils sur CouchSurfing, qu'on lui supprime régulièrement, pour inviter des gens chez lui qu'il compte bien convertir. Par ailleurs toute sa famille habite au Canada et il est personnellement tout à fait insensible à la sensiblerie saisonnière.

She wouldn't give them back. I didn't know what to do.
She wouldn't give them back. I didn't know what to do.

Deux semaines se passent sous le regard contemplatif et un peu blasé de l'Acropole; un groupuscule de chevelus s'agglutine autour du postulat trop crétin pour être faux, qu'on doit pouvoir avec un peu d'insouciance et de perséverance, de continent en îlot et d'îlot en îlot, se faire offrir ou au moins prêter un rafiot pour atteindre, à la rame ou à la voile, la Crète. Ce sont Wesley le yogi flamand au rire et à l'entrain contagieux, vélocipédiste au départ d'Anvers et à destination de l'Inde, maître théier; Mark le philosophe anglais qui marche depuis bientôt un an en se délestant à mesure, le sac à dos et le coeur de plus en plus léger, riche de sa pauvreté, souriant, serein; Jana, son amoureuse, la flegmatique Allemande que l'aventure et l'aventurier ont séduit à leur passage par Essen, et qui se découvre avec une joie discrète une âme vagabonde; et Roel, fantasque Suisse à la suisserie décomplexée, à l'esprit acéré, qui manie l'art de la conversation et l'art de se faire passer pour un con rien que pour mettre tout le monde à l'aise. C'était bien parti.

Arbitrairement, les cyclistes et les marcheurs (reconvertis en autostoppeurs pour l'occasion) se donnent rendez-vous à Neapoli - tout au sud du Péloponnèse. On a décidé que notre bateau, bah, nous attendait là-bas. Deux semaines s'écoulent encore chez la belle Electra et l'adorable petite Joyce (je dézingue leur chasse d'eau illico), dans une paresse toute hivernale, au cours desquelles on mène occasionnellement l'enquête concernant ledit bateau - on s'entend dire et redire que l'entreprise est cinglée, et que de toutes façons personne ne donne son bateau comme ça, à des inconnus sans aucune expérience navale. Nous ne nous résignons que très très nonchalamment. Un des sommets de ce séjour est l'escalade sous la pluie d'un flanc de montagne densément peuplé de buissons épineux. "Because it's there!" On passe la semaine qui suit à s'extraire à la pince à épiler et au couteau suisse les souvenirs pointus laissés par les affectueux arbrisseaux. Notre rencontre nocturne et inattendue avec un village médiéval über-mignon-chicos, nous laissant interloqués puis hilares avec nos sacs à dos et nos brassées de bois sec, est un autre épisode digne d'intérêt. Nous étions arrivés à Monemvasia après la tombée de la nuit et, apercevant depuis la côte cette petite presqu'île a l'air presqu'sauvage, nous nous étions dit qu'on pourrait sans doute y presqu'dresser les tentes et y faire presqu'cuire des spaghettis sur un grand feu. Hahaha ben presqu'ouais
Monemvasia! Left to right: Jack, Jack, Jack, and Jack
Monemvasia! Left to right: Jack, Jack, Jack, and Jack
Bref. Qui l'eût cru, nous ne trouvons pas de bateau et nous devons nous contenter d'un bon vieux ferry, que nous prenons malicieusement jusqu'en Crète avec un billet tout juste bon pour Cythère et donc deux fois meilleur marché!

Comme tout bon récit celui-ci comporte une chute! Elle n'a lieu que bien des jours plus tard, et de moultiples événements sont ainsi, fort énigmatiquement, passés sous silence.

Lors d'une escapade escarpée vers le sommet de Gyouchtas, non loin d'Irakleio et en fait plus précisément lors de ma redescente du même sommet, j'ai l'audace de freiner pour ralentir un peu avant d'aborder un virage. La conséquence, au plus haut point prévisible, est que je me retrouve par terre et me scratche la main pas méchamment mais j'ai un peu mal et il y a des petits cailloux moches dans la plaie. J'essaie de les extirper mais putain ça fait mal. Par ailleurs j'ai des doutes sur la qualité de mes instruments chirurgicaux pour ne rien dire de mes propres aptitudes. Donc je vais à l'hôpital. La conclusion intelligente est que je dois remplacer mes pneus. Et mes plaquettes de freins. Et qu'il me faudrait des mitaines ou quelque chose, c'est toujours les mains qui mangent en premier, même dans une chute complètement bénigne par ailleurs.

 

Il faut aussi que je signale que je suis encore retombé sur Julius. On a beau essayer de se fausser compagnie ça ne marche pas. Lui aussi cherche à s'échapper de cette île enchanteresse. On se croirait dans l'Iliade.

 

Oi oi, mais vous avez vu l'heure? C'est n'importe quoi.

Mais bon, j'y suis j'y reste et je termine: je quitterai la Crète ce mercredi (si le gouvernement, bien que vendu au FMI et acquis au germanolibéralisme punitif, consent à payer les marins et à laisser tranquille leur convention collective, etc.) pour Evvoia, une presqu'île pas loin d'Athènes où se déroule une session de 10 jours de Vipassana! Oui, j'ai raconté à tout le monde quinze fois comme j'en avais chié la première fois, et comme c'était fascinant mais usant. Eh bien je veux retenter l'expérience, et je crois que cette fois, pleinement conscient de la galère ousque je me fourgue, je vais en tirer quelque chose de beau, une inspiration durable, une meilleure prise sur le monde, ou un meilleur lâcher-prise, selon. Je me sens de mieux en mieux dans un instant présent plein et rond comme une lune; de moins en moins balloté et paralysé par des attentes et des craintes.

Donc. Le cas échéant, je serai plus ou moins complètement injoignable jusqu'au 17 février! Pas de panique. Je vous aime!

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Commentaires : 1
  • #1

    yves (mardi, 05 février 2013 19:29)

    Hello Matthieu
    Many thanks for this pleasantly written account of events told and, as far as I can guess then, not told too. You're lucky to be where you are, and to have met so many bonny people on your Peace train. Maybe I should open an account on BeWelcome and get hold of some of them before they pass me!
    lots of love & take care.